Audrey Hanard

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Témoignage

Moi, Iriba et le Burundi : récit d’un voyage initiatique

Avant cet été il y avait moi, fruit d’une rencontre hasardeuse d’un spermatozoïde et d’un ovule et de vingt ans d’éducation, de rencontres et de découvertes en tous genres. Je suis alors étudiante en première licence d’ingénieur de gestion à l’ULB et avide de découvrir le monde. L’Inde m’est proposée comme destination Erasmus, mais j’hésite à partir seule dans un pays semblant n’exister que dans mes rêves et à la télévision.  « A 20 ans il est temps de sortir du Vieux Continent » était mon credo tandis que mon rêve était de « sauver le monde ». Mais… comment ?

Puis il y a eu Iriba, tombé du ciel, ou plutôt dans la boîte électronique d’un ami, comme ça, sans prévenir. D’où est venu ce mail reste jusqu’à aujourd’hui un mystère. Critique, je suis allée visiter l’exposition photographique, semblable à celle que nous préparons aujourd’hui. Pourquoi cette méfiance ? Il faut savoir que je n’en étais pas à mon premier coup d’essai. Depuis quatre ans cette envie de partager une expérience avec des gens lointains, très différents de mon quotidien me rongeait. Jamais cependant je ne trouvais mon bonheur. Les projets, souvent initiés et menés exclusivement par des Européens, ne permettaient pas assez d’échanges à mon goût. Partir dans l’optique de construire quelque chose en croyant avoir sauvé le monde ne me satisfaisait pas. Il fallait plus que ça.

Ce plus, Iriba l’avait. Je l’ai compris en lisant le titre général du projet : « Forum des jeunes Nord-Sud ». Enfin une association permettait à des jeunes venant de continents différents de travailler ENSEMBLE à un objectif commun. J’ai ensuite compris que l’objectif n’était pas de sauver le monde en construisant une salle d’hospitalisation, annexe au centre de santé de Mugomera, mais bien de nous changer, nous, jeunes Européens, Burundais, Ruandais et Congolais ayant tellement de choses à découvrir les uns sur les autres. Tout un programme… auquel je me suis empressée d’adhérer.

Vient ensuite le troisième membre de ma trilogie : le Burundi, pays natal des initiateurs d’Iriba. Un pays qui n’avait autre connotation pour moi qu’un pays dangereux, quasiment en guerre selon le site du Ministère des Affaires Etrangères, où il ne faut « se rendre que pour raison professionnelle ou privée urgente ».  L’euphorie initiale a fait place à des craintes à l’idée de me retrouver dans un tel pays de barbares. Le mot machette prenait soudain un sens bien particulier, teinté d’angoisse et de cauchemars. Après de longues discussions je me décida cependant à passer outre ces réserves et à m’engager définitivement, une fois la session de juin achevée et la possibilité d’une seconde session définitivement écartée.

Départ, donc, pour ce pays qui me semblait venir d’une autre planète, un soir d’été, le 29 juillet à 18h30. L’avion me semblait immense et passer 7h30 dans les airs me paraissait une idée complètement folle. Pourtant… douze bonnes heures et quelques escales plus tard je mis les pieds sur le sol burundais. Je remarqua –presque avec déception- que ce sol n’était pas si différent de chez nous. Tout Bujumbura d’ailleurs semblait fonctionner comme une ville chez nous, ne serait-ce en plus « amateur ». A mon grand étonnement –j’exagère à peine- je découvris la présence de coiffeurs, garagistes, cyber cafés, discothèques et autres magasins.

Nous sommes restés quelques jours à Bujumbura, « le temps de nous acclimater » selon les organisateurs. Il est vrai que dans la capitale nous dormions dans des chambres de deux avec eau et électricité, ce qui n’a par la suite pas toujours été le cas. La présence d’une économie commerçante était également quelque chose de beaucoup moins présent dans le reste du pays, pour ne pas dire inexistant.

Ensuite vint la découverte de Mugomera à Ngozi. Le logement était plus rustique, sans eau courante et avec de l’électricité selon le bon vouloir de la centrale électrique locale, desservant Bujumbura en priorité. J’ai aimé ce manque de confort. Ce qui au départ faisait partie de mes craintes est devenu un pur plaisir. Au bout de deux semaines de chantier j’ai découvert en me regardant dans les vitres teintées de la jeep du gouverneur que je ne m’étais plus vue depuis mon arrivée. Pas un seul miroir dans tout le couvent où nous logions et je ne m’étais même pas fait la réflexion…

Les jours de chantier n’étaient pas de réels jours complets de chantier : nous travaillions le matin et rentrions pour dîner (ou déjeuner selon les nationalités…). L’après-midi était faite d’ateliers de danse, d’écriture de scénario, de chant ou de création de costumes un jour sur deux, en alternance avec des conférences sur les Droits de l’Homme, les mécanismes de justice transitionnelle (que j’ai découverts à cette occasion) ou la situation sanitaire au Burundi et plus précisément à Ngozi. Le sport y avait également sa place car nous devions préparer une équipe de volleyball et de football à jouer contre les équipes du président. Le soir était censé se remplir d’activités culturelles mais les nombreuses pannes de courant nous ont souvent réduits à jouer au « Loup Garou », un jeu de rôles qui nous a ainsi occupés pendant de longues heures d’obscurité. Cette même obscurité dont j’avais peur avant de partir et qui est devenue une complice au fil des jours, surtout pendant les cinq derniers jours de tourisme pur, climax du séjour.

Tout ce programme bien pensé et ficelé jusqu’au détail n’avait pour moi qu’un seul sens bien précis : c’était une forme d’ergothérapie éthiquement défendable pour nous permettre de rentrer en contact les uns avec les autres, le plus possible, que ce soit en cuisinant, dansant, chantant ou transportant des briques au chantier. Et ce contact a clairement été le plus enrichissant. Des préjugés tombent, probablement au profit d’autres. Je craignais le plus le contact avec la pauvreté, mais bien vite j’ai dû me rendre à l’évidence que ce n’est pas une barrière infranchissable entre les peuples. On a pu partager des choses avec des personnes n’ayant presque rien en laissant tomber ce réflexe de malaise coupable profondément lié à notre échelle de valeurs européenne. Parce qu’en moi-même je finissais par me demander qui était le plus à plaindre… Les personnes que j’ai rencontrées n’étaient (pour la majorité) pas malades et n’avaient pas faim. Ce simple fait a été une révélation pour moi: non, toute l’Afrique ne meurt pas avant d’avoir atteint l’âge de 5 ans, il y a même des adultes qui ne vont pas mourir dans la semaine qui y vivent… Mais ces personnes possèdent en tout et pour tout leur lopin de terre, une case, 2 pantalons, 2 T-shirts et un sourire jusqu’aux oreilles quand elles voyaient la « muzungu » (blanche) arriver avec les mains brunes pleines de boue. Peut-être finirait-elle par devenir méconnaissable comme Burundaise ?

Ces multiples contacts m’ont également mené à un autre rapport au temps, même si au début ça m’agaçait. Contre mon gré mon credo a toujours été de faire le maximum en un temps donné et donc dans ma vie en général. Les Européens veulent toujours plus. Le temps étant une des rares denrées qui restent comptées au cours d’une vie humaine, ils ont inventé des mots tels que « efficacité » ou « rendement » pour contourner cette limitation à leurs yeux effrayante. C’est une étudiante en gestion qui vous parle, je vous, le rappelle… Là-bas, ce qui prend une demi-heure ici dure trois heures. On apprend ainsi à attendre que le troupeau cède la place au camion. On apprend à attendre que les officiels se mettent d’accord. A attendre tout et n’importe quoi même sans savoir ce qu’on attend, las de poser la question. A attendre tout court. Et finalement attendre c’est vivre aussi. Une révélation…

Ces quelques réflexions sont censées représenter (mais si mal) le terme « parcours initiatique » dans le titre. Malheureusement je suis sûre que je devrai retourner souvent en Afrique pour ne pas oublier ces leçons : ici on subit vite malgré nous un lavage de cerveau qui remet les pendules à l’heure européenne. En fait l’Afrique me manque déjà…

Je suis assez sûre maintenant de vouloir partir en Erasmus en Inde. J’ai hâte d’y être et d’apprendre encore tellement plus… Entre-temps je m’occupe avec des activités bien européennes en espérant ne pas oublier trop d’ici là. Mon rêve est toujours de sauver le monde, peut-être est-il juste devenu un peu moins vague. Il prend doucement des formes plus concrètes, peut-être moins spectaculaires mais sûrement plus réalisables.

Audrey Hanard