Germaine Blezio

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Témoignage

Entre utopie et réalité.

Comment évoquer ce Forum, sans travestir ce que nous y avons vécu et ressenti si fortement, sans oublier ni la lumière ni la poussière, ni les discussions ni les excursions, ni les goûts ni les couleurs du Burundi, ni le lapin à la bière ni les bananes plantains?Inspirés par l’écrivain français Raymond Queneau écrivant ses « Exercices de style », tentons plusieurs tonalités de texte !

Sur le mode purement factuel (« donnez-nous des faits… rien que des faits! »), cela donnerait: « Huit ans après les accords de paix d’Arusha qui mirent fin à douze ans de guerre civile, dans un Burundi se reconstruisant patiemment, l’ONG belgo-burundaise IRIBA , «la source » en kirundi, a organisé du 1er au 21 août la sixième édition de son « Forum nord- sud des jeunes pour la reconstruction du Burundi ». Le lieu? A trois kilomètres de Ngozi , dans les collines du nord du pays, au bord de la route de terre rouge qui va à Mugomera, sur un terrain offert par l’administration communale. Le but? Commencer la construction d’un Centre de Jeunes qui sera achevé en cinq ans, avec une salle polyvalente, une bibliothèque, une salle Internet, des terrains de sport… Les activités? Le chantier, des séminaires, des ateliers de création, des soirées interculturelles…

L’objectif véritable? Préparer des jeunes du Nord et du Sud , de trois continents: Afrique, Amérique, Europe… à un monde de justice et de paix.

Et sur le mode humoristico-culinaire,

ce pourrait être: Choisissez soigneusement une quarantaine de jeunes Burundais(es), quelques Congolais(es), huit Belges et quatre…Québécois(es). Assurez-vous d’un dosage équilibré de filles et de garçons. Secouez-les bien soigneusement dans un bus chaque matin pour les attendrir, sur le chemin de terre rouge, avant et après le chantier.

Puis, faites-les rôtir doucement toute la matinée, à transporter terre, branches, pierres et eau, pour obtenir un beau teint doré chez les Européens et Américains…Laissez-les mariner ensuite, tous les après-midi, durant trois bonnes heures, dans un bain intellectuel (les séminaires de formation) ou culturel (les ateliers de création).

Faites-les sauter un peu le soir, avec une danse ou deux. Ils seront alors « à point » pour s’écrouler rapidement sur leurs lits spartiates du lycée Don Bosco!

Maintenant soyons sérieux ! Venons-en au terrain de la réflexion: entre utopie et réalité…

IRIBA l’a toujours pensé et écrit: « La reconstruction du pays ne concerne pas seulement les murs. Les esprits aussi sont à reconstruire. » (texte du projet Forum 2004)

Pour cette raison, à mes yeux, le concept du Forum nord-sud des jeunes est proche de la perfection. Voyez vous-même… Tout d’abord, il rassemble des jeunes du « Nord » et du « Sud »: c’est sa dimension internationale, essentielle.

Par ailleurs, il comporte une bonne part de travail manuel (« le chantier »), mais autant sinon plus de formation (ex les séminaires de 2009 à Ngozi sur les thématiques du développement, des droits humains, de la justice transitionnelle…) et d’activités culturelles (cet été, ateliers d’écriture, de danse, de tambours burundais…)

Oui, osons le terme: le Forum est une utopie en modèle réduit. Un rêve utopique devenu réalité.

Le monde entier vivrait en paix, sur les mêmes fondements. Malgré quelques échanges de mots vifs parfois (!), quelques frictions ou incompréhensions, le Forum est un lieu où le partage et la coopération entre les êtres paraissent possibles. Notre grande fête finale, notre « Carnaval » à Ngozi avec les groupes de danse et les musiciens locaux, en a été le couronnement. Le voyage autour du Burundi également, des lacs du nord à Matondo, de Ruyigi (chez Maggy Barankitse) à Nyanza Lac (nuit sur la plage).

Bien sûr, la réalité se rappelait à nous sans cesse, la terrible réalité d’une pauvreté omniprésente, celle également d’une insécurité latente dans les collines éloignées…

Certes, notre chantier ne suffira pas à assurer le développement du Burundi: nous ne rêvons pas!

Mais ce Centre, une fois achevé dans cinq ans, sera un lieu important pour les jeunes des collines autour de Ngozi. Je suis heureuse d’y avoir apporté ma pierre…ou plutôt quelques poignées de terre!

Au registre des sensations, pour finir…

La piste de terre rouge serpentant vers Mugomera, le terrain immense du chantier, les maçons, les jeunes, les femmes portant l’eau sur leur tête, la haie « à la burundaise » en branches d’eucalyptus tressées fabriquée en une matinée les vanneries aux couleurs vives, les tambours et leur rythme vital, les collines au vert tendre du thé ou au vert plus soutenu des bananiers, les armes, par malheur, encore très présentes et visibles, les myriades d’enfants nous accompagnant sur les chemins et au bord des lacs du nord, le lac Tanganika, qui se prend pour une mer ou pour un océan, avec ses vagues, la bière Primus et le jus parfumé des maracujas, l’immense confiance que nous font, au Forum, les jeunes du Burundi et du Congo, les discussions passionnées sur la responsabilité des Européens,sur l’avenir de l’Afrique des Grands Lacs et sur celui du monde entier. C’est la réalité, entrelacée d’utopie, du Forum 2009…

JE M’EN SOUVIENDRAI…

Germaine Blezio
France, Bayonne